Nous vivons dans un monde où près de deux milliards de personnes sont en surpoids ou obèses, mais où il y a aussi plus de 800 millions de personnes qui souffrent de la faim. Compte tenu de l’augmentation de la population, qui est en passe d’atteindre les 9,7 milliards en 2050 – soit deux milliards de bouches supplémentaires à nourrir – il est clair que l’un de nos plus grands défis est celui de pouvoir assurer une production agroalimentaire durable et nutritive et d’en garantir la distribution.

Nourrir le monde est, sans surprise, un élément clé du Programme 2030 des Nations Unies, dont les Objectifs de développement durable (ODD) incluent un pilier majeur sur l’éradication de la faim et de la pauvreté partout dans le monde. La normalisation peut jouer un rôle important dans cet effort ; c’est pourquoi le plus grand comité technique de l’ISO dans le domaine de l’alimentation a pris l’initiative de placer les objectifs du Programme 2030 au cœur de ses travaux.

Objectif « Faim Zéro »

Sommes-nous près de la FaimZéro ? Telle est la question soulevée par le rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde. On en est loin, semble-t-il, à en juger par le nombre de personnes sous-alimentées, qui est passé de 777 millions en 2015 à 815 millions en 2016. Dans le même temps, l’obésité mondiale a triplé depuis 19751). Comment faire en sorte que la nourriture soit produite de façon durable là où elle doit l’être sur la planète ? La réponse à cette question n’est à l’évidence pas facile à trouver.

Ghanaian mother feeds her child.

La FAO est l’agence de l’ONU désignée pour agir en tant que « gardien » des indicateurs pour six des 17 ODD – les ODD 2, 5, 6, 12, 14 et 15. Les domaines couverts – notamment l’élimination de la faim et la famine, le renforcement de la sécurité alimentaire et la promotion d’une agriculture durable, l’accès à l’eau salubre et l’assainissement, l’instauration de modes de consommation et de production durables ou la protection des forêts et des océans – sont six objectifs qui constituent pour les entreprises de l’agroalimentaire des ODD essentiels. En outre, l’ODD 3 « Permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être de tous à tout âge » est, lui aussi, extrêmement pertinent pour les entreprises de ce secteur.

Quatre autres objectifs de développement ont également une importance significative pour la filière agroalimentaire. L’ODD 9, par exemple, qui concerne l’infrastructure, l’industrialisation durable et l’innovation, l’ODD 13, en faveur de l’action contre le changement climatique, l’ODD 8 qui vise à promouvoir une croissance économique durable et le plein-emploi, et l’ODD 17, qui appelle à renforcer les partenariats dans la poursuite de la durabilité mondiale.

Dans sa vaste collection de Normes internationales, où figurent des outils reconnus mondialement pour aider les gouvernements, l’industrie et les consommateurs à contribuer à tous les ODD, l’ISO compte, pour le seul secteur de la production alimentaire, plus de 1 600 normes conçues pour créer la confiance dans les produits alimentaires et améliorer les méthodes agricoles. Y figurent aussi des normes qui aident les organisations à gérer leur impact environnemental, à promouvoir des décisions d’achat durables et éthiques et à réduire les déchets. Il est donc tout naturel que les comités techniques de l’ISO commencent à mettre en correspondance leurs travaux et les ODD des Nations Unies pour voir comment ils pourraient y contribuer encore davantage.

Partenaires pour le développement

Le comité technique qui mène les travaux dans le domaine est l’un des plus anciens comités de l’ISO, l’ISO/TC 34, Produits alimentaires. Depuis sa création en 1947, ce TC a publié près de 850 normes – avec 120 de plus en cours d’élaboration – traitant des produits pour l’alimentation humaine et animale, de la ferme à l’assiette. L’ISO/TC 34 est subdivisé en 19 sous-comités et groupes de travail dont les travaux, très diversifiés, vont des produits alimentaires et aliments pour animaux à la sécurité, aux vitamines et à la microbiologie. Cette équipe de 307 experts de 138 pays est responsable d’un jeu de normes emblématique de l’ISO – la série ISO 22000 sur le management de la sécurité des denrées alimentaires – qui fournit des lignes directrices et des meilleures pratiques pour la gestion des risques dans tous les domaines de la production alimentaire.

Comme l’explique Sandrine Espeillac, Secrétaire de l’ISO/TC 34, c’est une invitation du Codex Alimentarius à participer l’an dernier à une table ronde dans le cadre d’une manifestation de l’organisation qui a servi de catalyseur pour amener le TC à examiner de plus près comment les normes dans le domaine de «l’alimentation contribuent aux ODD. Ainsi a été lancée, au sein du comité, l’initiative d’étudier ce que l’on peut faire de plus pour aligner les normes à venir sur le Programme 2030. Souvent qualifié de « Code alimentaire », le Codex Alimentarius est, sans conteste, le point de référence international le plus important en ce qui concerne la qualité des denrées alimentaires.

Mme Espeillac précise : « La manifestation en question portait sur les partenariats entre le Codex et les organisations internationales pour le développement durable. Je participais à un groupe de discussion sur les modalités d’une coopération pour contribuer à la mise en œuvre du Programme 2030. Bon nombre de nos normes y sont directement utiles, c’était clair, mais le lien n’était pas toujours fait, et il y avait aussi quelques domaines où la normalisation aurait pu faire encore davantage. »

Le comité a alors décidé d’amorcer un projet visant à établir avec précision les correspondances (cartographier les liens) entre les normes actuelles et les ODD et à établir une spécification technique entièrement nouvelle axée directement sur la façon dont le secteur agroalimentaire peut offrir sa contribution dans ce domaine.

Un énorme hiatus

La responsabilité sociétale est un domaine où ce lien doit être plus clairement mis en avant. Même si l’on se rend davantage compte que l’économie peut effectivement devenir une force au service du bien dans la société et dans le monde, les entreprises ont encore tendance à utiliser les ODD comme un indicateur pour montrer comment les activités commerciales actuelles contribuent aux 17 objectifs globaux. Et il en va de même dans le secteur de l’agroalimentaire. Il y a de ce fait un énorme hiatus entre les entreprises qui prospèrent et l’état du monde qui ne cesse de se détériorer.

Pour atteindre les ODD dans le contexte des entreprises, il faut intégrer la durabilité effective dans la stratégie d’entreprise, et les Normes internationales offrent la possibilité de le faire. Prenez, par exemple, la future ISO/TS 26030. L’ISO/TC 34 travaille à l’application au secteur de l’agroalimentaire de l’une des normes mondiales de référence les plus utilisées en matière de responsabilité sociétale – ISO 26000.

Cette spécification technique très attendue donnera des orientations sur la façon d’intégrer les domaines d’action de la responsabilité sociétale dans la chaîne alimentaire, ce qui devrait servir à harmoniser les différentes approches au niveau international. Ses objectifs sont notamment de contribuer aux ODD en fournissant aux entreprises et aux organisations des recommandations sur la façon d’opérer dans un souci d’éthique et de transparence qui contribue au développement durable.

L’exemple du cacao

Parmi les normes en cours d’élaboration dont le lien avec les ODD est facile à établir figurent celles de la série ISO 34101 sur le cacao durable et traçable. Le secteur du cacao est une industrie pertinente pour les ODD, car c’est principalement une activité de petits exploitants dans les pays en développement. La production de cacao exige par ailleurs beaucoup de main-d’œuvre, pour des rendements souvent faibles et, d’un point de vue économique, le travail des exploitants est difficilement viable.

Différentes initiatives ont été mises en place pour aider à rendre la production de cacao plus durable, mais un grand travail d’harmonisation est nécessaire pour établir des procédures uniformes et dégager un consensus sur ce que recouvre réellement la notion de durabilité dans ce secteur, de manière à mieux faire comprendre ce qu’elle désigne et comment ces initiatives peuvent vraiment servir les besoins des agriculteurs.

L’ISO 34101, Fèves de cacao durable et traçable, norme en plusieurs parties qui devrait sortir à la fin de cette année, adopte une approche progressive de la production durable des fèves de cacao et spécifie les exigences applicables à un système de management, pour la traçabilité des produits et l’amélioration des performances. Elle établit un plan de développement agricole dynamique, et vise la mise en œuvre de bonnes pratiques agricoles, la protection de l’environnement et l’amélioration des conditions sociales et des moyens de subsistance des producteurs. La culture du cacao pourra ainsi gagner de l’intérêt auprès des jeunes, ce qui est important car l’âge moyen des cultivateurs a progressé rapidement au cours des dernières décennies dans les principales régions de production du cacao.

Un autre livrable de l’ISO/TC 34 dont le lien avec les ODD est facile à établir est la spécification technique ISO/TS 34700 relative à la gestion du bien-être animal. Ce référentiel a pour but d’aider les acteurs du secteur de l’alimentation humaine et animale à élaborer un plan pour le bien-être animal conforme aux principes énoncés dans le Code sanitaire pour les animaux terrestres publié par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), et à veiller au bien-être des animaux d’élevage tout au long de la filière alimentaire.

Une priorité de premier rang

Dans le courant de l’année, avec l’avancement du travail sur la mise en correspondance des normes actuelles du secteur alimentaire avec les ODD, l’ISO/TC 34 sera encore mieux en mesure de promouvoir l’intérêt de ses normes, ce qui devrait en encourager l’adoption à une plus grande échelle et contribuer davantage aux ODD.

Mais le travail ne s’arrête pas là. Comme le fait observer Sandrine Espeillac, « ce n’est vraiment là que le sommet de l’iceberg. Maintenant que les ODD sont un élément clé de notre programme d’action, ils seront au premier rang des priorités en matière de proposition et d’élaboration de normes futures. Nous espérons contribuer ainsi à une industrie alimentaire plus durable dans le monde. »

Dans la mesure où la sécurité alimentaire dans le monde entier en dépend, l’industrie agroalimentaire a une occasion unique de mettre en œuvre le Programme de développement durable et d’en faire un élément moteur pour les stratégies commerciales et l’innovation. Pour aider concrètement les organisations et les entreprises à comprendre et à contribuer à la réalisation des ODD à l’échelle de la planète, il faudra établir de nouvelles normes. Et elles devront être plus précises, plus ciblées et plus pragmatiques, si nous voulons pouvoir un jour espérer atteindre l’objectif « Faim Zéro » de l’ONU.


1) OMS, fiche d’information sur l’obésité et le surpoids (octobre 2017)