La prochaine fois que quelqu’un affirmera devant vous que son travail le tue, ce ne sera peut-être pas qu’une façon de parler. Toutes les 15 secondes, quelque part dans le monde, un travailleur perd la vie à la suite d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle, et 153 personnes se blessent. Et désormais, de nouvelles données mettent en évidence une hausse des accidents sur les lieux de travail en l’espace d’à peine trois ans, avec près de 500 000 traumatismes supplémentaires.

Selon de récentes estimations de l’Organisation internationale du ­Travail (OIT), 2,78 millions de décès sont liés au travail chaque année. En d’autres termes, chaque jour, quelque 7 700 personnes perdent la vie du fait de maladies professionnelles ou de traumatismes liés au travail. En 2014, ce chiffre était estimé à 2,3 millions seulement, un écart qui pourrait être dû à l’allongement de l’espérance de vie et l’utilisation de nouvelles données dans les estimations les plus récentes. En outre, 374 millions de traumatismes et de maladies non mortels liés au travail sont enregistrés chaque année, avec pour conséquence des arrêts de travail prolongés pour les travailleurs. Ces chiffres brossent un tableau réaliste du monde du travail moderne : les travailleurs peuvent subir de lourdes conséquences simplement en « faisant leur travail ».

A team wearing hazmat suits and handling hazardous materials.

Outre des coûts croissants (et considérables) pour les travailleurs et leur famille, la santé et la sécurité au travail (S&ST) ont un impact considérable sur le développement économique et social. Selon l’agence onusienne, le coût total des maladies, des traumatismes et des décès à l’échelle internationale représenterait 3,94 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, soit près de USD 2 990 milliards, liés aux coûts directs et indirects des traumatismes et des maladies.

Mais cela ne s’arrête pas là. Lors du XXIe Congrès mondial sur la sécurité et la santé au travail, tenu à Singapour en 2017, Guy Ryder, Directeur général de l’OIT, a ainsi expliqué que l’absence d’investissements suffisants dans la sécurité et la santé au travail équivalait environ au PIB cumulé des 130 pays les plus pauvres du monde. C’est donc un défi de taille qu’il nous faut relever.

Des chaînes d’approvisionnement complexes

Du fait de l’ouverture à l’international de nombreuses entreprises, la question de la S&ST s’est complexifiée. Ainsi, le dispersement des chaînes d’approvisionnement aggrave les niveaux de risque pour les entreprises multinationales et rend la question de la S&ST à la fois critique et complexe. Il faut savoir que sans la mise en place d’un système de management efficace de la S&ST au niveau de ses chaînes d’approvisionnement, la direction d’une entreprise n’a aucune visibilité sur un aspect essentiel de sa structure de management, ce qui peut engendrer des risques juridiques et financiers et nuire à sa réputation. Un organisme doit donc voir au-delà de ses problématiques de santé et de sécurité immédiates et tenir compte de ce que la société au sens large attend de lui. Il doit également prendre en compte ses intervenants extérieurs et ses fournisseurs, car la façon dont ces derniers accomplissent leur travail est susceptible d’affecter les personnes situées à proximité de leurs sites.

Il n’est manifestement pas facile d’atteindre des objectifs de S&ST au niveau de la chaîne d’approvisionnement et de tels objectifs exigent de s’appuyer sur des fondations solides et une amélioration continue. C’est la raison d’être d’ISO 45001, première Norme internationale relative aux systèmes de management de la santé et de la sécurité au travail. La norme offre aux organismes publics, à l’industrie et aux parties prenantes concernées des lignes directrices efficaces et concrètes pour améliorer la sécurité des travailleurs dans le monde entier. Grâce à un cadre facilement exploitable, ses lignes directrices peuvent être appliquées aux usines et sites de production, qu’il s’agisse de partenaires ou de filiales, quelle que soit leur localisation.

Business people sitting at a curved wooden desk.Près d’une centaine d’experts ont participé à l’élaboration d’ISO 45001 – dirigée par le comité de projet ISO/PC 283, Systèmes de management de la santé et de la sécurité au travail – avec des dizaines d’organisations, notamment l’IOSH (Institution of Occupational Safety and Health), le plus grand organisme professionnel au monde destiné aux personnes en charge de la santé et de la sécurité au travail. L’IOSH défend, soutient, conseille et forme les professionnels de la sécurité et de la santé au travail au sein d’organismes de toute taille. Étroitement impliqué dans l’élaboration d’ISO 45001 en qualité d’organisation en liaison avec l’ISO/PC 283, l’IOSH aide actuellement ses 46 000 membres, partout dans le monde, dans leur transition vers cette nouvelle norme.

Éminent expert de la S&ST, Richard Jones, Directeur, Politique et affaires publiques, IOSH, a contribué en tant que chef d’une organisation en liaison à l’élaboration d’ISO 45001. Pour lui, l’objectif premier est de s’affranchir des frontières économiques et nationales en matière de santé et de sécurité au travail. « Dans notre économie de plus en plus mondialisée, marquée par le développement de chaînes d’approvisionnement étendues et complexes et par la hausse du nombre de travailleurs migrants et vulnérables, l’accent mis par ISO 45001 sur le management de la santé et de la sécurité au niveau des chaînes d’approvisionnement devrait permettre de gérer de manière plus responsable les achats, l’externalisation et la sous-traitance et, potentiellement, de sauver de nombreuses vies. » Cela pourrait avoir une incidence considérable, avec des organismes étendant leur management du risque aussi loin qu’ils en ont la maîtrise ou l’influence dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Parce que la norme met en avant les processus externalisés et les sous-traitants, les organismes peuvent choisir de tirer parti des solutions offertes par l’approche des systèmes de management d’ISO 45001 pour identifier, maîtriser et améliorer en continu leurs opportunités de réduire ou d’éliminer les risques pesant sur la santé et la sécurité des travailleurs au niveau de la chaîne d’approvisionnement.

Une approche descendante

De nombreux employeurs reconnaissent qu’une bonne gestion du risque en matière de S&ST contribue non seulement à prévenir les traumatismes, les pathologies et les décès, mais aussi à soutenir les moyens de subsistance, les entreprises et les communautés. À cet égard, l’approche axée sur les systèmes adoptée par ISO 45001 peut aider un plus grand nombre d’organismes à y parvenir.

Mais comment cela se traduit-il concrètement ? Pour garantir un système de management de la S&ST solide et sain, tous les acteurs de l’organisation, des employés aux dirigeants, doivent être convaincus qu’ils ont un rôle à jouer dans le maintien d’un environnement sûr.

L’implication de l’ensemble de l’entreprise est l’un des avantages clés d’ISO 45001. La nouvelle norme reconnaît la valeur de la consultation du personnel pour élaborer de meilleures pratiques en matière de santé et de sécurité au travail et met davantage l’accent sur la participation active des employés dans le développement, la planification, la mise en œuvre et l’amélioration continue d’un système de management de la S&ST.

La direction doit jouer un rôle actif, promouvoir une culture positive et communiquer ce qui doit être fait et surtout, pourquoi cela est important. Les dirigeants doivent démontrer qu’ils sont activement impliqués et qu’ils prennent des mesures pour intégrer le système de management de la S&ST à l’ensemble des processus opérationnels. « ISO 45001 met l’accent sur la participation des dirigeants et des travailleurs, tout en garantissant que le système tient compte du « monde » dans lequel l’organisme opère et des facteurs internes et externes qui l’impactent, c’est-à-dire son contexte », précise M. Jones. « Cela signifie que les dirigeants doivent jouer un rôle de direction manifeste, être activement impliqués dans la mise en œuvre du système et s’assurer de son intégration aux autres systèmes opérationnels. »

Selon M. Jones, le système doit être adapté au profil de risque et à la complexité de l’organisme. Par exemple, dans les organismes de petite taille, la participation efficace des travailleurs peut être obtenue plus directement et simplement, sans recourir à des structures de comité formelles. Il explique également qu’il peut exister d’autres vecteurs d’amélioration : « Les organismes clients exigeront toujours plus de leurs fournisseurs et prestataires de services qu’ils démontrent leur bonne gestion de la S&ST afin de s’assurer qu’ils sont en accord avec leur propre système. »

Carpenters carrying wood planks.

La prévention paie

Quelles sont dès lors les responsabilités des entreprises en matière de protection de leurs employés ? Les employeurs ont le devoir de réduire l’exposition de leurs effectifs ou de les former à la prévention et de les équiper d’outils afin de réduire au minimum les risques. En d’autres termes : la prévention paie. Il n’est donc pas surprenant que le XXIe Congrès mondial de 2017 ait choisi comme slogan : « Une vision globale de la prévention ». La prévention, essentielle pour relever le défi de la sécurité des travailleurs, est considérée comme plus efficace (et moins onéreuse) que le traitement et la rééducation. En phase avec le slogan du Congrès mondial, ISO 45001 développe une approche du management de la S&ST fondée sur le risque.

Pour David Smith, Président de l’ISO/PC 283 chargé d’élaborer ISO 45001, les entreprises doivent s’attacher à gérer l’ensemble de leurs risques pour assurer le maintien et la prospérité de leurs activités. « La S&ST est donc un aspect essentiel que chaque entreprise doit savoir anticiper » explique-t-il. « Une mauvaise gestion peut en effet impliquer de lourdes conséquences pour les personnes, mais aussi pour les employeurs qui se trouvent alors confrontés à tous ordres de difficultés : perte de personnels qualifiés, interruption des activités, plaintes, primes d’assurance élevées, poursuites en justice, atteinte à la réputation, frilosité des investisseurs et, en fin de compte, perte de chiffre d’affaires. »

M. Smith précise que l’approche fondée sur les risques en matière de gestion de la S&ST d’ISO 45001 préconise l’adoption d’une attitude préventive en matière de S&ST afin d’identifier les activités et les processus de l’organisme susceptibles de faire courir un danger aux personnes qu’il emploie ou aux tiers (par exemple, aux visiteurs, au grand public, etc.) et de se conformer à toutes les exigences légales applicables. Il ajoute qu’il est nécessaire d’identifier les dangers afin d’éliminer ou limiter ceux qui présentent un risque significatif.

L’évaluation continue des risques et opportunités est également un élément commun aux normes ISO 9001 (management de la qualité) et ISO 14001 (management environnemental), qui reposent sur un cadre fondé sur le risque similaire ainsi que sur le modèle PDCA (Planifier-Réaliser-Vérifier-Agir). Selon M. Smith, l’application efficace de ces mesures doit permettre d’aborder les situations susceptibles de déboucher sur des problèmes de santé longue durée et sur l’absentéisme prolongé des travailleurs, ainsi que celles qui peuvent donner lieu à des accidents. Cela explique en partie pourquoi ISO 45001 représente une amélioration considérable par rapport à OHSAS 18001, qui sera remplacée par la nouvelle norme ISO au terme d’une période de migration de trois ans.

Une culture d’entreprise

Évidemment, toutes les discussions relatives à la S&ST se doivent d’inclure les entreprises. En effet, lorsqu’un de leurs employés se blesse, les entreprises perdent l’expérience et les compétences de cette personne, ainsi que sa force de travail. Multipliez cela par plusieurs centaines (ou milliers) d’employés et les coûts peuvent devenir particulièrement élevés.

Dans l’idéal, tout environnement de travail devrait contribuer à améliorer votre santé et vous faciliter la vie. De nombreuses sociétés sont en mesure de tendre vers cet objectif et y travaillent, notamment le groupe LEGO, un fabricant de jouets pour enfants basé au Danemark. L’entreprise, qui emploie 16 836 personnes (rapport annuel LEGO 2016), reconnaît l’importance et l’intérêt de veiller à la santé et à la sécurité de ses employés. Elle s’apprête donc à effectuer la transition vers ISO 45001.

« Nous visons la certification ISO 45001, notamment parce que les nouveaux chapitres relatifs à l’engagement de la direction et à la définition des parties intéressées correspondent parfaitement à notre entreprise et à l’approche que nous adoptons envers toutes nos parties prenantes. Nous mettons déjà en œuvre cette approche dans nos revues de direction », explique Sofka Ane Brændgaard, ­Responsable principale, Système de management intégré, LEGO. Mme Brændgaard souligne que LEGO fera le même usage d’ISO 45001 que de toutes les autres normes : « Les normes ISO représentent pour nous des outils qui nous aident à nous concentrer sur nos processus et à apporter la juste valeur à nos clients et consommateurs. »

Dans le cadre de sa démarche en faveur de la S&ST, l’entreprise implique ses employés de différentes façons, notamment par la création d’un comité de sécurité proactif chargé de la sensibilisation sur des problématiques telles que les dangers ergonomiques, ou encore un blog interne sur lequel les employés peuvent signaler les risques pour la sécurité. Leurs témoignages et suggestions sont ensuite pris en compte pour procéder à des améliorations.

« Être certifiés ISO 45001 démontrerait que nous prenons au sérieux la santé et la sécurité de nos employés et de tous ceux qui travaillent pour le groupe LEGO, dans la droite ligne de notre cadre de marque LEGO et de nos engagements vis-à-vis de nos partenaires, des personnes et de la planète » ajoute-t-elle. « Nous sommes une société à faible risque et nous ne transigeons pas avec la santé et la sécurité. ISO 45001 est l’un des outils sur lesquels nous entendons nous appuyer pour garantir les meilleures conditions de travail possibles. »

ISO 45001 adopte la structure-cadre (HLS) de l’Annexe SL, ce qui signifie qu’elle présente la même structure que d’autres normes de système de management ISO comme ISO 9001 et ISO 14001. Cela permettra aux organismes qui le souhaitent d’intégrer plus facilement leurs systèmes apparentés les uns aux autres, partiellement ou en totalité – par exemple, leurs systèmes de management environnemental, de la qualité ou de la sécurité avec un système de management de la santé et de la sécurité au travail. L’utilisation de processus communs permet ainsi d’en accroître l’efficacité.

« Pour nous, la possibilité de travailler avec trois normes adoptant la même structure-cadre et la même approche se révèle une amélioration considérable », poursuit Mme Brændgaard. « Être certifiés selon ces trois normes nous facilitera les choses, car notre système de management intégré ne fera pas de distinction entre les normes et permettra d’intégrer nos processus relatifs à la qualité, l’environnement et la santé et la sécurité à nos processus opérationnels. »

Meilleures pratiques

Imaginez dédier de longues années à améliorer vos connaissances et vos compétences professionnelles pour voir ce travail gâché en une fraction de secondes. C’est généralement ce que l’on ressent lorsque l’on est victime d’un accident au travail.

Mais réduire significativement l’incidence des traumatismes et des maladies professionnelles n’est pas chose aisée. Si cela peut s’avérer long et difficile, il est cependant possible d’enregistrer des progrès dans ce domaine. Les partisans d’ISO 45001 sont convaincus que les organismes qui mettront en œuvre la norme seront mieux placés pour contrôler les risques pour la S&ST, améliorer leurs performances globales en matière de sécurité, et démontrer de façon tangible aux clients et aux consommateurs qu’ils s’engagent à veiller à la santé et la sécurité de leurs employés.

Construire un système de management de la S&ST solide dans le contexte international actuel est une opportunité et non un fardeau. Les entreprises qui prennent cette démarche au sérieux font savoir aux travailleurs et à la communauté que leur temps et leur bien-être sont importants. Elles se protègent ainsi contre les décès, les pertes matérielles et même les faillites.

Il ne fait aucun doute que d’autres événements indésirables se produiront à l’avenir, mais ensemble, nous pouvons inverser la tendance et limiter leur survenue. M. Smith est convaincu qu’ISO 45001 nous permettra d’être rassurés quant à notre santé et notre bien-être au travail. « La nouvelle norme ISO 45001 devrait accroître la crédibilité du management de la S&ST » estime-t-il. « Son adoption massive devrait réduire les drames révélés par la presse, dans lesquels un mauvais management de la S&ST est à l’origine de décès, de blessures et de catastrophes de grande ampleur. » En prenant des précautions sensées et en mettant en œuvre ISO 45001, nous pourrons bientôt être plus sereins au travail.

Two workers welding in a factory.