L’Internet des objets (IoT) accélère considérablement l’allure à laquelle apparaissent les innovations dans le secteur des transports, et en particulier en ce qui concerne les voitures et les camions que nous conduisons tous les jours. Aujourd’hui, de nombreux véhicules sont équipés de systèmes connectés qui permettent aux conducteurs d’écouter la radio par satellite, de regarder des vidéos en streaming, de consulter les applications de leurs smartphones, de définir leur itinéraire, d’utiliser des services d’assistance routière, d’ouvrir les portières à distance et de repérer les places de parking libres. Naturellement, l’Internet des objets apportera aussi au secteur automobile des nouveautés dont nous n’avons pas encore la moindre idée.

Mais l’Internet des objets a déjà une incidence sur la construction automobile et sur la manière dont les constructeurs envisagent leurs futurs produits. Selon le Cabinet de conseil Gartner, à l’horizon 2020, près de 250 millions de voitures seront connectées à l’Internet, pour un marché de l’automobile que PricewaterhouseCoopers évalue à USD 149 milliards. Il est donc clair que l’Internet des objets exigera de très nombreuses normes, et que l’ISO/TC 204, Systèmes intelligents de transport, y jouera un rôle de premier plan.

Pour faire le point des avancées technologiques dans ces domaines, ISOfocus a rencontré Knut Evensen, Responsable technologie chez Q-Free, et Young-Jun Moon, Chercheur principal et Directeur du Centre national de recherche-développement dans les technologies des transports à l’Institut coréen des transports. Dans cet article, les deux experts de l’ISO/TC 204 évoquent certains des enjeux du moment avec l’Internet des objets, les possibilités que recèle cette technologie et la manière dont les normes modèleront nos vies de plus en plus connectées et intégrées.

ISOfocus : Selon vous, quelles sont les principales avancées qui découlent aujourd’hui de l’Internet des objets dans le secteur des transports intelligents (SIT) ? Est-il encore trop tôt pour se prononcer ?

Car Sat Nav on a smartphone

Knut Evensen : L’évolution la plus importante aujourd’hui tient probablement au fait que de nombreux acteurs prennent conscience des possibilités et des enjeux qui accompagnent l’IoT. Les constructeurs automobiles, les autorités routières, les sociétés de gestion des infrastructures, les administrations municipales et les opérateurs téléphoniques sont en train de réaliser que les systèmes intelligents de transport sont des secteurs où l’Internet des objets est appelé à connaître une très forte croissance.

Il est encore trop tôt pour mesurer pleinement l’impact de l’IoT dans notre domaine, mais certains secteurs de pointe commencent à déployer des services reposant sur les mégadonnées recueillies dans le secteur des transports, une mine d’informations dont se servent bon nombre, sinon la plupart, des fournisseurs de services et des organismes publics. Ce n’est pas encore vraiment ce que l’on appelle l’IoT, mais les analyses de rentabilité se multiplient et laissent entrevoir un marché qui sera essentiel pour passer réellement à l’IoT.

Young-Jun Moon: L’Internet des objets pourrait bien remplacer l’une des principales fonctions des SIT, en l’occurrence la collecte de données et leur suivi, grâce à des capteurs extrêmement fiables qui permettront d’assurer non seulement la communication d’un dispositif à un autre (D2D) entre chaque station SIT, mais constitueront en outre des sources de mégadonnées dans ces systèmes.

Cela dit, ces technologies sont effectivement encore trop récentes pour pouvoir être pleinement exploitées dans le secteur des transports, car la rentabilité n’est pas décisive pour l’instant pour des raisons tant techniques qu’économiques, et c’est un fait qu’elles coûtent encore trop cher.

Quels sont les problèmes que pose le développement de l’Internet des objets dans le domaine des SIT, compte tenu de la complexité des enjeux ?

Evensen : Certains de ces problèmes sont inhérents aux SIT, d’autres sont d’ordre institutionnel, puisque les différentes parties prenantes, qu’il s’agisse des constructeurs automobiles ou des autorités routières, ont l’habitude d’avoir la maîtrise complète de leurs environnements respectifs et que, soudainement, ils vont devoir travailler en très étroite collaboration.

D’autres éléments entrent aussi en jeu, notamment la question des interfaces propriétaires et du marché « captif » ainsi créé sur de larges pans du secteur classique des SIT, de même que les problèmes liés à la propriété des données et à leur accès dans la chaîne de valeur.

Je pense néanmoins que le principal problème, en ce qui concerne l’ouverture de l’IoT, peut venir de certains précurseurs dans ce domaine, qui, avec des projets clairs et une solide assise financière risquent de s’accaparer le marché et d’établir une chasse gardée pour leurs propres systèmes SIT. C’est là que les normes officielles et la pression réglementaire auront un rôle important à jouer.

Moon: Pour moi, trois questions suffisent à résumer la problématique : Comment parvenir à mettre en place de manière aisée, peu coûteuse et simple des SIT novateurs ? Comment assurer la communication et les interfaces entre les périphériques ? Et comment gérer les mégadonnées qui seront recueillies avec l’IoT ?

Tesla electric car dashboard
Quel rôle la normalisation peut-elle jouer face à ces défis ? Quels aspects spécifiques des SIT auront besoin de normes à court terme et quelles sont les éventuelles priorités que s’est fixé l’ISO/TC 204 dans ce domaine ?

Evensen : La normalisation joue évidemment un rôle important dans l’utilisation de l’IoT dans les systèmes intelligents de transports. Bon nombre des questions que nous avons évoquées peuvent être réglées directement au moyen de normes techniques appropriées et de systèmes d’essai de conformité, d’autres exigent l’application de réglementations s’appuyant elles aussi sur des bases techniques établies dans des normes.

Le comité technique en a bien conscience et c’est pourquoi nous examinons les différents problèmes dans une perspective à court et à long termes. À court terme, les groupes de travail actuels étudient ce qui peut être fait dans leur domaine. Néanmoins, sur le long terme, il sera nécessaire de revoir notre mode de fonctionnement afin de pouvoir collaborer davantage avec d’autres groupes de travail et comités techniques.

Parmi les éléments à normaliser, il faudra manifestement prévoir, entre autres, par exemple, la création d’interfaces de données ouvertes dans les véhicules et l’équipement routier. Ces interfaces sont une nécessité absolue pour sortir de la situation de marché « captif » actuelle, et pour permettre l’accès à la grande richesse des données locales qui sera nécessaire dans la majorité des nouvelles applications Internet des objets/mégadonnées. L’ISO/TC 204 a commencé à normaliser ces interfaces, mais c’est aux autorités du monde entier qu’il appartiendra de déterminer si celles-ci seront obligatoires ou pas.

Moon : Les défis de l’application de l’Internet des objets aux transports devront être abordés par le biais d’une normalisation et, pour ce qui est des systèmes intelligents de transport, cela se fera au sein d’un comité tel que l’ISO/TC 204. Les quatre stations définies récemment par l’ISO/TC 204 en tant que « SIT coopératifs » – station véhicule SIT, station personnelle SIT, station routière SIT et station centrale SIT - devront prochainement être intégrées avec l’IoT, ce qui fera intervenir pratiquement tous les groupes de travail impliqués directement ou indirectement dans la mise en œuvre de l’IoT. À plus long terme, il sera peut-être nécessaire de réorganiser l’ISO/TC 204 pour traiter de ces questions.

Comment envisagez-vous l’évolution de l’IoT pour les SIT et les transports intelligents ? À quoi ressembleront les transports dans ce nouveau contexte ?

Google Maps Street View Car

Evensen : L’Internet des objets et les mégadonnées sont en quelque sorte l’un des trois piliers sur lesquels reposeront les systèmes intelligents de transport ; les deux autres étant les véhicules automatiques connectés (autrement dit les voitures sans chauffeur) et les villes intelligentes. Ces trois éléments sont totalement interdépendants et ne pourront exister qu’ensemble.

À l’heure actuelle, pour les personnes chargées de la normalisation des systèmes de transport intelligents, la difficulté est double. D’abord parce que cette évolution recoupe des domaines de travail qui étaient jusqu’à présent naturellement répartis entre plusieurs comités et qu’elle implique la participation d’autres organisations normatives. La coordination de tout cela, pour éviter une prolifération de normes tous azimuts et des doublons potentiellement dommageables, peut être un véritable défi.

Ensuite, tous les comités fonctionnent de la même façon. Les groupes de travail du comité technique ISO/TC 204 ont été créés dans une logique verticale (parking, transports publics et systèmes de paiement, par exemple). Or, ces services étant de plus en plus imbriqués, les usagers s’attendent à les trouver dans une seule et même application sur leur téléphone, ce qui exige un nouveau niveau de coordination. L’ISO/TC 204 s’est demandé s’il ne serait pas utile de revoir sa structure et a donc mis en place plusieurs groupes de travail ad hoc pour étudier les moyens concrets de le faire.

Moon : Si les services mobiles et nomades tels que les smartphones ont considérablement modifié les systèmes et services de transport, pour rendre les comportements et les habitudes de déplacement plus « intelligents », à son tour, l’Internet des objets risque de modifier les systèmes et services de transport pour les rendre plus connectés, automatisés et intégrés.

Les gens pourraient désormais utiliser les transports de manière plus efficace, plus sûre et plus « verte », grâce aux informations provenant des mégadonnées recueillies avec l’Internet des objets. Les nouveaux systèmes de mobilité – moyens, infrastructures et installations seront connectés et intégrés pour assurer aux usagers des services de mobilité plus intelligents. L’IoT accélèrera en outre l’évolution de la technologie automobile, avec encore plus d’automatisation et de connectivité.

La mobilité intelligente

Qu’entend-on par systèmes intelligents de transports (SIT) ? L’abréviation SIT désigne la technologie appliquée aux transports et aux infrastructures pour communiquer des informations entre des systèmes de manière à améliorer la sécurité, la productivité et la performance environnementale. Cela inclut des applications autonomes telles que les systèmes de management de la circulation routière, les systèmes d’information et les systèmes d’alerte installés dans les véhicules individuels, mais aussi les systèmes coopératifs SIT pour la communication d’informations entre véhicules, ou entre véhicules et infrastructures.

Le potentiel des voitures connectées à l’IoT

La combinaison de la Wi-Fi et de la technologie de l’IoT ouvre la voie à une multitude de services pour les conducteurs et les passagers, tels que navigation améliorée, informations sur le trafic et les places de parking en temps réel, services d’infodivertissement en continu et intégration de tableaux de bord, smartphones et appareils portables (appareils de suivi de santé et montres « intelligentes » par exemple).

En quoi le travail de l’ISO/TC 204 contribuera-t-il à une meilleure intégration des systèmes intelligents de transport pour réaliser pleinement le potentiel de l’Internet des objets ? Pensez-vous que l’ISO/TC 204 puisse jeter les bases de cette évolution avec les normes qu’il est en train de définir ?

Evensen : Les changements que les voitures sans chauffeur, l’IoT et les villes intelligentes apportent ensemble ont déjà des répercussions importantes sur l’ISO/TC 204. Dans l’immédiat, tous les groupes de travail concernés vont examiner leur portefeuille de normes afin de déterminer si des changements sont nécessaires. Ainsi, nous sommes en train de créer un Catalogue commun des données SIT qui sera nécessaire pour l’IoT.

Autres exemples : les groupes de travail « Systèmes coopératifs » et « Communication » plaident depuis plusieurs années en faveur d’un modèle d’IoT avec les protocoles Internet version 6, et les nouveaux projets sur les SIT verts et la mobilité intelligente sont en train de s’aligner sur ce même nouveau paradigme.

Moon : Depuis deux décennies, les technologies et la normalisation des SIT portent principalement sur deux indicateurs d’efficacité : la sécurité et la mobilité. Mais avec l’arrivée des technologies de l’information et de la communication (TIC), des appareils mobiles dans les transports, un autre indicateur (la durabilité) est pris en compte dans la modification des comportements des voyageurs et/ou des modalités de déplacement en vertu du principe de l’économie solidaire.

Pour la société des transports du futur, qui reposera sur l’Internet des objets et les mégadonnées, ces trois indicateurs d’efficacité devront être associés et harmonisés afin d’établir un nouveau modèle SIT dans lequel l’automatisation, l’électrification et l’intégration de la mobilité permettront de proposer aux usagers des services sûrs, intelligents et verts.

Knut Evensen
Knut Evensen, Responsable technologie chez
Q-Free.
Young Jun Moon
Young-Jun Moon, Chercheur principal et Directeur du Centre national de recherche-développement dans les technologies des transports à l’Institut coréen des transports.