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Nos villes et la façon dont nous travaillons sont en pleine mutation. Lʼavènement des villes intelligentes affectera nos pratiques professionnelles, mais changera probablement aussi notre façon de penser. Examinons ici quelques-unes des formes que prend ce changement, et en quoi les normes peuvent contribuer à dessiner les paysages urbains de demain.

La science-fiction aime à donner une image sombre de lʼavenir. Il semblerait dʼailleurs que, cette année, les catastrophes futures aient particulièrement inspiré les cinéastes. Ces derniers déploient des trésors dʼimagination lorsquʼil sʼagit de dépeindre des villes du futur qui rappellent lʼunivers du peintre primitif flamand, Jérôme Bosch.

Lʼimage que donne de la ville – nocturne, ruisselante de pluie acide, éclairée seulement par la lumière crue des néons – est certes dʼanthologie, mais chaque cinéaste, chaque auteur trouve encore moyen de donner sa version du cauchemar urbain. De nos jours, il est difficile de trouver un artiste qui nʼait pas une vision noire de lʼavenir.

Sommes-nous condamnés à voir nos villes se désintégrer, ou peut-on espérer que nous réussirons un jour à créer des conglomérats urbains où il fera vraiment bon vivre ? Telle est la terrible question que posent les « villes intelligentes ».

 

La complexité des villes intelligentes

L’autoroute enjambe le Danube et l’île du Danube, véritable paradis des loisirs des Viennois.

Le terme de « ville intelligente » a beau nous être de plus en plus familier, sa définition reste problématique. Si lʼobjectif global est généralement perçu comme une manière idéale dʼallier développement durable et technologies avancées, les avis divergent sur la relation quʼentretient lʼ« intelligence » avec les notions de « développement durable » et de « résilience ».

Bien des aspects fondamentaux doivent être pris en compte pour stimuler le développement économique et améliorer la qualité de vie des habitants dʼune ville intelligente – convivialité des transports et fluidité des réseaux routiers, efficience énergétique, pureté de lʼair, salubrité de lʼeau et gestion efficace des déchets, un cadre sensible à lʼenvironnement, et des mesures efficaces pour veiller à la sécurité et la sûreté des citoyens.

À ces considérations pratiques peuvent venir sʼagréger des idéaux dʼégalité sociétale et dʼharmonie entre les collectivités, lesquels peuvent aussi être des aspirations qui contribuent à la qualité de vie en milieu urbain. Ces facteurs sont essentiels pour atteindre lʼobjectif qui consiste à rendre la vie des populations urbaines plus productive et plus agréable.

 

Brancher les villes

Pour ce faire, il est indispensable de disposer dʼune infrastructure de pointe, ce qui suppose de faire appel à lʼétat de lʼart des technologies de lʼinformation et de la communication (TIC). Ainsi, dans les villes dites intelligentes, les secteurs public et privé sʼappuieront sur un système intégré de TIC pour améliorer le quotidien des entreprises et des ménages.

Mais ces technologies doivent rester un outil – un outil indispensable, certes, mais au même titre que dʼautres. Trop souvent, les TIC sont vues comme lʼalpha et lʼoméga des villes intelligentes, ce qui contribue à écarter dʼautres secteurs, qui se retirent du jeu.

Un exemple du rôle que les TIC joueront à lʼavenir nous a été donné par lʼUnion européenne (UE). Celle-ci sʼest beaucoup investie dans lʼélaboration dʼune politique prônant une croissance « intelligente » de ses régions urbaines et a mis sur pied un ensemble de programmes dans le cadre de sa « Stratégie numérique pour lʼEurope ».

En 2010, lʼUE sʼest attachée à renforcer lʼinnovation et lʼinvestissement dans la recherche sur les TIC pour perfectionner les services publics. La grande société de conseil Arup Group Ltd. estime que le marché mondial des services urbains intelligents atteindra USD 400 milliards par an dʼici 2020. Des exemples de mise en œuvre réussie de technologies et programmes de villes intelligentes ont été rapportés à Southampton, Royaume-Uni, mais aussi à Vienne, Amsterdam, Barcelone et Stockholm.

 

Mouvements de populations

Les besoins de nos aînés doivent être pris en compte..

Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) souligne que nous assistons aujourdʼhui à la plus grande vague dʼurbanisation de lʼhistoire. La majorité des populations pauvres dans le monde vivent en zone rurale. Lʼabandon des campagnes, volontaire ou forcé, est lʼune des raisons principales de la croissance rapide des populations urbaines que lʼon constate dans la plupart des pays en développement.

Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourdʼhui dans des villes, et lʼUNFPA estime que ce chiffre atteindra environ cinq milliards dʼici 2030. Cette urbanisation touchera principalement lʼAfrique et lʼAsie, où elle pourrait entraîner des bouleversements considérables sur les plans socio-économique et environnemental. Les migrants pauvres font face à des problèmes insolubles : le chômage et lʼinsécurité générale qui règnent au sein des populations urbaines défavorisées peuvent entraîner une hausse de la criminalité et des troubles civils.

Dans les pays en développement comme dans les pays développés, les jeunes aussi quittent en nombre les communautés rurales pour trouver du travail, de meilleures opportunités ou même refuge dans les villes et agglomérations du monde entier. Et les besoins dʼune population vieillissante, notamment en termes de soins de santé et de mobilité, doivent également être pris en compte. Mais cette croissance exponentielle, cette nouvelle donne, met lourdement à contribution les villes, dont les ressources sont déjà limitées – aggravant les problèmes auxquels les « villes intelligentes » doivent remédier.

 

Smart Cities Council

Devant lʼampleur croissante de lʼexode rural, le Smart Cities Council (SCC) peut aider les villes à adopter (ou à retrouver) la bonne approche, en leur montrant comment répondre aux besoins dʼune population toujours plus nombreuse.

Le SCC observe les différences entre les villes et les régions du globe. LorsquʼISOfocus a demandé à Jesse Berst, Président du SCC, de nous parler des différences dʼapproches dans le monde, sa réponse a été catégorique : « Beaucoup de villes en Europe, en Chine et au Moyen-Orient ont une nette longueur dʼavance sur le terrain des villes intelligentes. Elles bénéficient dʼimportants fonds gouvernementaux et sont davantage pressées par le temps. Elles ont compris quʼelles sont en concurrence avec dʼautres villes pour ce qui est dʼattirer les emplois et les talents. Et lʼintelligence, la connectivité et la durabilité leur donnent un formidable avantage, en plus dʼaméliorer considérablement la qualité de vie de leurs habitants.

 

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Le SCC est un forum qui rassemble les premiers praticiens et innovateurs mondiaux dans le domaine des villes intelligentes autour des questions de viabilité, de maniabilité et de durabilité. Lʼobjectif du SCC est dʼaccélérer le développement des villes intelligentes dans le monde entier en fournissant aux décideurs des meilleures pratiques et des conseils désintéressés sur les technologies, la finance, la politique et lʼimplication des citoyens.

En outre, le SCC anime le site Internet le plus consulté dans le domaine et est considéré comme la référence majeure en matière dʼoutils pour les villes intelligentes. Il organise également des événements dans le monde entier : des forums et ateliers, et la première Semaine des villes intelligentes (Smart Cities Week) en septembre 2015 à Washington, D.C. Le SCC sʼappuie entre autres sur les conseils dʼexperts indépendants sans parti-pris, issus de la recherche, des groupes de défense du climat et des banques de développement. LʼAmerican National Standards Institute (ANSI), membre de lʼISO pour les États-Unis, siège au comité consultatif du SCC.

Quelles difficultés le SCC prévoit-il, et en quoi une transformation en « villes intelligentes » aidera les villes à y faire face ? M. Berst part du constat suivant : « Nous connaissons tous les problèmes des villes – embouteillages, criminalité, pollution, inégalités salariales. Notre « bête » infrastructure du siècle dernier ne nous permet plus de les résoudre. Nous devons faire appel aux technologies numériques. »

Partant de là, quʼespère réaliser le SCC, et comment les normes pourront-elles lʼy aider ? « Les villes ont cruellement besoin dʼun outil pour pouvoir évaluer où elles en sont, atteindre les cibles quʼelles doivent atteindre et mesurer les progrès réalisés en cours de route », déclare M. Berst. « Cʼest en cela que les normes viennent combler un manque. Tout aussi important, elles sont la première étape dans la quête du Saint Graal : un monde prêt à lʼemploi où tout serait interopérable, où les villes pourraient concilier les solutions de différents fournisseurs sans risquer dʼêtre prises en otages, victimes de lʼobsolescence ou embarquées dans des initiatives qui les mèneraient à des impasses. » Cʼest une avancée plus que nécessaire qui permet de sortir de la logique actuelle où lʼon a facilement lʼimpression que lʼobsolescence est programmée.

 

Une approche axée sur les besoins des villes

 

Essai du tout dernier véhicule électrique urbain à Amsterdam.

Lʼengagement et lʼintérêt de lʼISO pour cette question actuelle ont conduit à la création dʼun groupe de consultation stratégique ad hoc au sein du Bureau de gestion technique : le Smart City Strategic Advisory Group (SAG). ISOfocus a demandé à Graham Colclough, Président du SAG, en quoi il est important pour les organisations élaboratrices de normes de coordonner leurs travaux.

M. Colclough, qui est connu pour être un leader éclairé dans le déploiement de solutions technologiques pour les services publics, a récemment lancé une enquête sur cette question pour le compte du SAG : « Je tenais à adopter une approche qui soit axée sur les besoins des villes. Il faut commencer par connaître le point de vue du consommateur final, si lʼon ne veut pas se tromper sur toute la ligne. »

Le SAG a donc demandé à 20 pays de mettre à contribution une demi-douzaine de villes afin de connaître leur avis sur certains points. Lʼanalyse des résultats est en cours, mais il semble bien que le SAG ait raison quand il pose lʼhypothèse que les normes ne sont pas dʼun intérêt primordial pour les dirigeants des villes.

M. Colclough lʼexplique ainsi : « Les villes nʼont aucune idée de la matière que peuvent leur apporter les organismes de normalisation. Comme elles se considèrent uniques au monde, le concept même de normalisation ne rentre pas dans leur logique. » Pourtant, « on retrouve des similarités systémiques entre toutes les villes ». Elles semblent considérer les normes comme des détails ou des contraintes techniques, et non comme des aides pour mieux avancer. Pour le Président du SAG, cʼest une question de repositionnement : par rapport à ce que les normes signifient pour les villes, puis à ce que les organismes de normalisation pourraient faire ensemble pour gagner en pertinence, en particulier pour les villes de taille moyenne.

 

Mettre les villes aux normes

Le comité technique de lʼISO, ISO/TC 268, Aménagement durable, a été créé à lʼinitiative de lʼAssociation française de normalisation (AFNOR), membre de lʼISO pour la France, qui en détient le secrétariat. Il travaille à lʼélaboration dʼun large éventail de normes relatives à lʼaménagement durable, dont des normes sur les indicateurs pour les villes et les structures intelligentes.

 

Plus de 50 % de la population mondiale vit aujourdʼhui dans des villes.

Le consensus du comité est que le développement durable est lʼobjectif primordial, et lʼintelligence un des moyens à disposition pour lʼatteindre. Bernard Leservoisier, Chargé de mission normalisation chez AFNOR et Secrétaire de lʼISO/TC 268, le résume parfaitement : au lieu de « ville intelligente », propose-t-il, « il vaudrait mieux parler des infrastructures intelligentes, des services intelligents, des systèmes intelligents, des dispositifs intelligents, des équipements intelligents, etc. applicables à une ville ».

« Lʼintelligence aidera les villes à gagner en efficacité », poursuit-il. « Elle les aidera à élaborer des stratégies ou des systèmes intégrés et interconnectés quʼelles pourront contrôler en temps réel. » Bien entendu, cela ne se fera quʼavec de hautes technologies que toutes les villes ne sont pas nécessairement en mesure de sʼoffrir ou dʼentretenir – ce qui explique les réticences de certains pays en développement. En outre, le fait que ces systèmes intelligents recueilleront quantité de données personnelles soulève des questions de propriété et de sécurité des informations. Sur ce point, M. Leservoisier invite à la prudence : « Des solutions intelligentes peuvent aider les villes à croître plus efficacement, mais elles décevront si elles ne sʼinscrivent pas dans une logique de durabilité. »

Les systèmes intelligents doivent donc sʼintégrer dans des approches de développement durable – entre autres la bonne gouvernance, la sécurité, lʼefficacité financière, la bonne gestion des énergies et des ressources, la protection de lʼenvironnement, la réduction des effets du changement climatique et la résilience, etc.

 

Un guide pour les décideurs

 

Stockholm est l’un des modèles de réussite en matière de villes intelligentes.

Pour apporter une aide pratique aux urbanistes, lʼISO/TC 268 sʼest lancé dans lʼélaboration dʼISO 37101, Aménagement durable – Système de management – Exigences et lignes directrices pour la résilience et lʼintelligence.

Même si cette norme ne traite pas directement des villes intelligentes, elle vise à aider les collectivités qui veulent améliorer leur performance en matière de développement durable dans lʼélaboration et la mise en œuvre de systèmes de management. Lʼintelligence et la résilience sont présentées comme deux des outils qui pourront aider les collectivités, et a fortiori les villes et agglomérations qui sʼy insèrent, à adopter une approche plus durable.

Soulignant lʼimportance de la mission de lʼISO dans ce domaine, M. Leservoisier affirme : « LʼISO a un rôle fondamental à jouer, en promouvant lʼharmonisation et la clarification, et en publiant des documents qui reflètent le consensus international et auront une pertinence mondiale. » Il nʼy a donc rien dʼétonnant à ce que le nombre de normes et de documents de référence élaborés à lʼéchelon international, régional ou local, ne cesse dʼaugmenter.

LʼISO peut donc faciliter la mise en commun de lʼexpertise et des meilleures pratiques, stimuler lʼinnovation et aider les villes à se doter de systèmes plus rentables et plus fiables adaptés à leurs véritables besoins.

 

Le monde de demain

LʼISO peut aider les villes à se doter de systèmes plus rentables et plus fiables.

Entre les visions glauques des cinéastes dʼHollywood et les prévisions de lʼUNFPA, lʼavenir des villes apparaît pour le moins inquiétant. Inutile dʼêtre un « réplicant » de Blade Runner pour comprendre que le temps est compté. Comme le souligne M. Colclough, « dans sa définition des villes intelligentes, lʼISO commence par un appel à la mobilisation pour que les villes sʼactivent urgemment à traiter ces problèmes ».

Les « architectes » multidisciplinaires (et les normalisateurs parmi eux) qui construiront les villes intelligentes ont donc du pain sur la planche. Des défis sans fin les attendent, avec des conséquences encore difficiles à mesurer, et de nombreuses mauvaises surprises sur le chemin. Mais lʼespoir pour les collectivités de jouir dʼun monde « vivable » rempli de villes « vivables » nʼest rien moins que la perspective dʼun progrès pour lʼhumanité. Et ça, cʼest intelligent !

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Vivre en milieu urbain
À quoi ressemble donc une ville « intelligente » ? Vous le saurez en lisant ce numéro qui s’intéresse à quelques-unes des tendances et aux enjeux en matière de villes intelligentes.

 

Cet article est tiré de l' ISOfocus


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Sandrine Tranchard

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