Souvent, les choses simples de la vie nous incitent à faire une pause et à réfléchir à la chance que nous avons. Dimanche dernier, après m’être levé tôt (encore merci à James, mon dernier né) et affairé en cuisine toute la matinée, j’ai été happé dans une brève parenthèse de gratitude à la vue des représentants de trois générations de ma famille assis autour de la table de la cuisine.

Le présent m’a rattrapé lorsque le fils d’un ami, âgé de cinq ans, a montré du doigt le robinet de l’évier resté ouvert au-dessus du bac où je nettoyais la laitue. « Ferme le robinet ! L’eau est précieuse ! » Il avait évidemment raison. Même en Suisse (dont les paysages verdoyants reçoivent toute la pluie dont ils ont besoin tout le long de l’année), l’eau est une ressource qu’il faut préserver, au même titre que d’autres. Je souris et ferme le robinet alors que mon beau-père lance vers moi un regard affectueux. « Je ne sais pas où ils apprennent tout ça. À l’école j’imagine. Tout le monde est tellement sensibilisé à l’écologie de nos jours ! »

Le thème de l’environnement et la manière dont notre rapport à celui-ci a évolué au fil des ans nous fournissent un excellent sujet de conversation durant le repas. Je repense à l’histoire de l’ISO et à sa propre évolution vers des normes qui touchent tous les aspects de notre environnement, de la limitation des substances toxiques au développement durable. Comment le rapport de la société à l’écologie a-t-il influencé les normes, destinées initialement à l’industrie, et désormais une référence pour la protection de la planète ?

Maman en sait quelque chose

Tout commence en 1947, avec ma mère. Née au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle est venue au monde à un moment où le progrès, la reconstruction et surtout l’espoir commençaient lentement à remplacer les pertes et destructions. Ce n’est pas une coïncidence si l’ISO a été fondée la même année. Le redémarrage de la croissance n’aurait tout simplement pas pu avoir lieu sans une coordination des efforts, et la reconstruction devait commencer par les usines, les emplois, les logements et les infrastructures. L’ISO avait donc un rôle évident à assumer.

Rétrospectivement, ma mère explique : « nous grandissions dans une nouvelle ère d’abondance. Ainsi, on oubliait parfois de fermer les robinets, d’éteindre les lumières et la rigueur austère du système D qui avait prévalu durant la guerre. Nous avions des appareils électroménagers et des gadgets pour nous faciliter la vie, le miracle de la télévision, des loisirs auparavant inconnus, et voyager était devenu accessible. » Les ressources mondiales semblaient inextinguibles, et c’était compréhensible : il y a 70 ans, la population mondiale se limitait à 2,4 milliards d’individus, soit moins que la population actuelle totale de l’Inde et de la Chine.

Étienne, mon beau-frère, ingénieur en environnement à l’Arboretum national suisse d’Aubonne, complète le débat d’informations contextuelles utiles : « Aujourd’hui, les choses dont nous devons nous préoccuper sont tellement nombreuses et nous commençons seulement à comprendre comment ces choses sont liées les unes aux autres. En 1947, nous n’étions qu’à l’aube de la prise de conscience des questions environnementales. »

« Du reste, l’une des premières composantes d’une législation majeure en faveur de l’environnement a été votée à cette époque aux États-Unis et portait sur le contrôle du recours aux pesticides. Leur utilisation commençait à se généraliser alors que l’agriculture s’industrialisait. »

Nous pourrions (en théorie) tous vivre sur l’île de la Jamaïque1)

En 1977, 30 ans après la création de l’ISO, ma naissance a contribué à l’explosion de la population mondiale à 4,2 milliards d’individus. Je me souviens des promenades à l’arrière du break, avec le chien de la famille, lorsque j’étais enfant. C’était bien des années avant que les ceintures de sécurité ne deviennent obligatoires. En fait, mes propres enfants étaient déjà venus au monde lorsqu’ISO 13216 a établi la désormais célèbre référence « ISOFIX » associée au transport en toute sécurité des enfants. Mon beau-père ajoute alors : « À cette époque, la pollution de l’air était un concept tellement lointain, et l’on considérait qu’allumer une cigarette au volant de la voiture familiale était un bon moyen pour faire passer le stress causé par les embouteillages ! Les économies de carburant étaient un sujet politique né du « choc pétrolier », lequel est à l’origine de la disparition des « vraies » voitures. » (Même s’il est très fier de son véhicule hybride de dernière génération dont les émissions ultra-basses ont été déterminées selon ISO 23274.)

Les concepts de développement durable et de compromis acceptables entre les facteurs économiques, sociaux et environnementaux n’étaient pas non plus largement admis. Malgré la sensibilisation à sa toxicité, on ajoutait du plomb à l’essence pour protéger les moteurs. Ce n’est qu’en 1986 que le Japon a ouvert la voie en commençant à nettoyer les gaz d’échappement des véhicules. En 1988, ISO 9158 fixait les dimensions des pistolets de remplissage des pompes à essence pour distribuer un carburant plus propre, sans plomb.

Le réveil

Les choses ont commencé à évoluer rapidement. Je me souviens avoir pris des comprimés d’iode à la suite de la catastrophe de Tchernobyl et avoir perdu le sommeil après la découverte, par les scientifiques, d’un « trou » dans la couche d’ozone et d’un amas aussi grand qu’un pays de déchets flottants dans l’océan Pacifique. Mais au moment où je découvrais cela, une prise de conscience généralisée et croissante commençait à percer.

Les gens se mettaient à parler de ces problèmes. Étienne précise : « La décennie s’achève sur une lueur d’espoir avec une interdiction des rejets de déchets dans les océans, la création d’un Groupe intergouvernemental sur le changement climatique et l’interdiction effective des CFC. Les années 1990 ont débuté avec le Sommet de la Terre de Rio, qui a fixé un programme axé sur la protection de l’environnement. » Les gouvernements, la société et même les entreprises prenaient un nouveau tournant, et l’ISO a commencé à relever des défis de types très différents de ceux auxquels elle était confrontée en 1947. ISO 14001 sur le management environnemental a été publiée en 1996 avant de devenir l’une des Normes internationales les plus largement utilisées et reconnues.

Le monde va loin…

La discussion se poursuit, et au moment où le dessert cède la place au café, j’apporte ma propre contribution au débat. En 2007, je suis venu en Suisse pour travailler pour l’Organisation internationale de normalisation. L’ISO avait 60 ans et se présentait comme une force établie dans la résolution des problèmes mondiaux au cœur des préoccupations de ma génération. Mes enfants étaient alors en âge d’être scolarisés, et leur naissance avait contribué à ce que la population mondiale atteigne un total vertigineux de 6,5 milliards d’individus.

Dix ans plus tard, la population continue d’augmenter et les plus jeunes se demandent comment gérer les ressources de la façon la plus juste possible. Il est évident qu’autour de la table, chacun a un point de vue différent, mais qu’il est toujours possible de progresser. Pour aller de l’avant et définir la ligne de conduite la plus adaptée, il faut discuter ouvertement des alternatives sous l’éclairage d’experts. Cela me donne confiance dans la capacité de l’ISO à rester pertinente après 70 ans d’activité, et pour longtemps encore, alors que la nouvelle génération cherche des solutions à des problèmes que nous n’aurions, comme nos grands-parents avant nous, jamais pu imaginer.


1) Si chaque individu occupe 1 m environ, alors 4,2 milliards d’individus auraient besoin d’un espace d’environ 4 200 km. La superficie de la Jamaïque est d’environ 10 000 km, donc même en tenant compte des falaises, des chutes d’eau et des autres terres sur lesquelles on ne peut se tenir debout, nous pourrions y vivre… en théorie. Le BSJ, membre de l’ISO pour la Jamaïque, connaît peut-être la réponse ?