ISO Focus+ : Nestlé propose toutes sortes de produits, des plats cuisinés au chocolat en passant par l’eau minérale et le café. Comment réussit-il à maintenir une base de consommateurs dans le monde entier alors que les traditions et les habitudes culinaires changent d’un pays à l’autre ? Quel est l’ingrédient clé d’un tel succès ? Quel a été le concours des Normes internationales ?
Paul Bulcke : Comment Nestlé peut-il être aussi actif dans le monde et maintenir concrètement un lien avec les consommateurs ? En fait, nous sommes très décentralisés car nous partons de l’idée que les clients et l’alimentation ne peuvent être appréhendés que « localement ». Au tout début de Nestlé, il y a plus de 145 ans, nos produits étaient déjà commercialisés en dehors du marché suisse. Nous étions donc déjà décentralisés et présents sur de nombreux marchés grâce à des structures locales. Nous sommes une entreprise mondiale, mais nous restons très proches des consommateurs locaux.
Notre vaste gamme de produits est fabriquée dans 461 usines de 83 pays différents. Nos usines sont implantées là où est la consommation : les matières premières locales, les goûts locaux, les besoins diététiques de la population locale – tout cela l’exige.
Remettre le pouvoir décisionnel aux marchés suppose une vision commune. Nos objectifs, très forts et très clairs, et notre feuille de route stratégique, qui est très simple et très concrète, sont partagés par les 330 000 employés qui composent Nestlé. Notre ambition est de devenir leader dans les domaines de la nutrition, de la santé et du bien-être.
Ainsi, le long terme a toujours dicté notre direction stratégique. Certes, nous nous attachons également à obtenir des résultats à court terme, mais nous ne sacrifions jamais le long terme. Autre aspect très important : notre culture d’entreprise, le fait que nos collaborateurs défendent des valeurs communes – une vision sur le long terme, l’ouverture à la diversité, la passion pour la qualité des produits et des rapports humains.
C’est ainsi que nous dirigeons nos activités et c’est là que réside notre réussite : faciliter la décentralisation tout en s’assurant que tout le monde parle d’une seule et même voix. Nous maintenons notre alignement international derrière une vision d’entreprise mondiale.
En matière de Normes internationales, une entreprise mondiale telle que la nôtre se doit d’avoir une stratégie commune. Outre des valeurs et une culture, nous devons partager des normes communes.
Les Normes internationales donnent un cadre pour le monde. Les goûts et les couleurs peuvent varier, mais certaines exigences sanitaires et les normes minimales sont les mêmes dans le monde entier. Les Normes internationales aident donc à modeler notre entreprise en faisant d’elle un acteur mondial dont le mandat est reconnu à l’échelon mondial. Mais elles ne servent qu’à donner un cadre à notre travail, le « tableau » qu’il entoure est une œuvre locale.
L’ISO, dans sa position d’organisation de normalisation internationale multipartite, portée par des experts et axée sur le consensus, a un rôle précis à jouer : elle nous donne les moyens de l’efficacité. Sans elle, si l’interprétation de certains points était réellement locale, s’il n’y avait ni cohérence, ni homogénéité, nous serions complètement inefficaces en tant que société, et en tant que groupe inscrit dans la société.
ISO Focus+ : Quelle valeur stratégique apportent les Normes internationales pour une entreprise comme Nestlé, qui emploie 330 000 personnes dans le monde ? L’ISO a élaboré un millier de normes sur les denrées alimentaires. Combien l’entreprise en met-elle en œuvre, et quels avantages en retire-t-elle ?
Paul Bulcke : Nos principes bien ancrés qui prônent la conformité sont une de nos principales forces. Je pourrais difficilement diriger une entreprise comme la nôtre si je n’avais pas la certitude que nos employés sont en adéquation avec nos propres valeurs, notre culture et notre orientation stratégique. Au-delà de notre fonctionnement interne, ils doivent également répondre aux attentes de l’extérieur.
Les Normes internationales m’aident à appliquer, dans l’ensemble de l’entreprise, la même approche et les mêmes missions. En contrepartie, cela m’aide à renforcer les efforts mis en œuvre pour se conformer à ces normes. Si j’applique une seule et même norme dans le monde entier, je peux rassembler des ressources pour atteindre – voire, dans certains cas, dépasser – les exigences de ces normes.
Quant au millier de normes ISO relatives aux denrées alimentaires, pour notre entreprise spécialisée dans l’agroalimentaire et les boissons, la moindre chose est de s’y conformer. Cela dit, de par notre fonctionnement et notre ancrage dans la société, nous nous conformons à bien d’autres normes. Nous fournissons également des services et dirigeons des usines dans lesquelles nous appliquons des normes relatives à la santé et à la sécurité. Nous nous engageons également pour des pratiques commerciales durables, respectueuses de la nature, et mettons donc en œuvre des normes environnementales. Et ce ne sont là que quelques exemples pris parmi tant d’autres.
Il n’y a pas que les normes sur les denrées alimentaires qui nous intéressent, beaucoup d’autres nous tiennent à cœur. Car l’influence de l’ISO s’exerce bien au-delà des spécifications de produits : elle porte également sur les meilleures pratiques de fabrication et même sur notre performance environnementale – ces normes s’inscrivent dans un cadre de référence général.
ISO Focus+ : Pourriez-vous nous décrire quel usage Nestlé fait des normes de système de management de l’ISO – ISO 9001 pour la qualité et ISO 14001 pour le management environnemental – et comment cet usage a-t-il évolué ?
Paul Bulcke : Nous sommes fiers de faire partie d’un secteur qui collabore avec l’ISO pour modeler des normes, en mettant à votre disposition nos connaissances et notre expertise. L’ISO aide notre secteur à travers la publication d’outils, de processus et de pratiques de mesure et de gestion cohérents au niveau international. L’ampleur de votre engagement a contribué à l’amélioration de la performance environnementale. En d’autres termes, l’ISO nous aide à poursuivre nos objectifs, et nous encourageons le développement et l’utilisation de Normes internationales pertinentes.
L’autorité mondiale de l’ISO nous est précieuse. Par exemple, grâce au Système de management environnemental Nestlé, 413 usines sur 461 sont déjà certifiées selon ISO 14001. Nos centres de distribution, nos centres de recherche et développement, tous, sont en cours de certification. Voilà la valeur que nous apporte l’ISO : elle est une référence internationale, acceptée dans le monde entier, et lorsque nous nous conformons aux Normes internationales de l’ISO, les consommateurs savent immédiatement ce qu’ils achètent et le degré de qualité de notre travail.
ISO Focus+ : Quels avantages concrets Nestlé a-t-il retiré de la norme ISO 22000 sur le management de la sécurité des aliments ?
Paul Bulcke : La sécurité sanitaire des aliments est un enjeu essentiel. Depuis l’adoption de la norme ISO 22000:2005, Systèmes de management de la sécurité des denrées alimentaires – Exigences pour tout organisme appartenant à la chaîne alimentaire, nous avons pu mesurer nos propres exigences, très strictes, à l’aune de celles énoncées par l’ISO.
Là encore, une norme mondialement acceptée nous donne un cahier des charges. C’est le meilleur moyen d’être reconnu pour nos propres systèmes d’évaluation de la sécurité. La sécurité sanitaire des aliments n’est pas qu’un enjeu interne. C’est une question qui englobe également nos fournisseurs en amont et nos distributeurs en aval. Disposer d’une norme commune, mondialement acceptée comme celle de l’ISO, nous aide à gérer les situations où toutes les entreprises utilisent leurs propres normes propriétaires.
ISO Focus+ : Nestlé a récemment créé le Nestlé Health Science et le Nestlé Institute of Health Sciences – deux organisations séparées conçues pour développer le domaine novateur de la nutrition personnalisée fondée sur les sciences de la santé, pour prévenir et traiter des problèmes de santé tels que le diabète, l’obésité, les maladies cardio-vasculaires et la maladie d’Alzheimer. Pourriez-vous nous en toucher quelques mots ? Y a-t-il des sujets pour lesquels les normes pourraient faciliter votre travail et, le cas échéant, dans quels domaines ?
Paul Bulcke : Nestlé Health Science et Nestlé Institute of Health Sciences ont été fondés au début de l’année dernière. Ils donnent une nouvelle dimension à la stratégie du Groupe Nestlé en matière de nutrition, de santé et de bien-être, en se plaçant à l’avant-garde de l’élaboration et de l’application des sciences pour créer un nouveau rôle pour la nutrition personnalisée dans le cadre de la prévention et de la gestion des maladies.
Nestlé Health Science entend intégrer la démarche scientifique et les connaissances de plusieurs disciplines, dont quelques-unes sont nouvelles pour nous. Nous apprenons beaucoup. Dans bon nombre de ces domaines, il y a déjà quelques normes.
La nutrition est de plus en plus sophistiquée tant dans sa définition que dans sa perception. La personnalisation se fonde sur une compréhension approfondie de la constitution génétique des personnes, et de l’impact de facteurs comme les régimes et les habitudes de vie sur les gènes. Cela nécessitera des normes supplémentaires puisque nous abordons plusieurs disciplines – le diagnostic, la gestion nutritionnelle et la thérapie.
ISO Focus+ : Quel est l’intérêt pour votre Groupe de vous engager dans des actions de responsabilité sociétale qui peuvent ne pas vous apporter de résultats financiers immédiats sur un marché concurrentiel ? En quoi la norme ISO 26000 sur la responsabilité sociétale contribue-t-elle à votre programme déjà bien ancré de responsabilité sociale des entreprises (RSE) ?
Paul Bulcke : Comme je vous l’ai déjà dit, Nestlé est axé sur le long terme. Nous ne sommes pas prêts à compromettre nos intérêts à long terme au nom d’avantages à court terme. Cela reflète la vision que nous avons de notre rôle : évoluer avec la société, préserver notre lien avec les communautés au sein desquelles nous travaillons, parce que nous tenons à faire partie intégrante de ces communautés. Voilà pourquoi nous avons relié la notion de RSE à nos activités fondamentales. Notre réussite doit tenir à la création de valeur, non seulement pour nos actionnaires, mais aussi pour la société.
C’est ce que nous appelons chez Nestlé la «création de valeur partagée» – une notion que l’on retrouve dans chaque maillon de notre chaîne de valeurs, dans nos interactions avec nos fournisseurs, clients et consommateurs, l’effet de nos activités sur l’environnement. Nous travaillons également à la création de valeurs pour la société dans son ensemble. Cela se traduit de multiples façons : une activité économique durable et saine crée de l’emploi, mais aussi des opportunités de formation et d’évolution professionnelles qui donnent plus de sens à la vie. Établir des liens avec des fournisseurs de façon durable nous aide également à mettre en oeuvre en amont un minimum de normes.
Nestlé a investi trois domaines de priorité, dans lesquels nous créons de la valeur pour la société.
La nutrition, tout d’abord, car c’est ce qui fonde notre identité et vers quoi nos investissements de recherche et développement sont dirigés.
Notre deuxième priorité est l’eau. L’eau est un des plus grands enjeux du monde actuel, et une préoccupation particulièrement importante pour Nestlé. Nous utilisons des matières premières issues de l’agriculture – une activité qui consomme jusqu’à 70 % des ressources d’eau douce de la planète. Nous utilisons de l’eau dans nos procédés de fabrication, dans nos usines. Les consommateurs ont besoin d’eau pour préparer certains de nos produits. L’avenir de notre planète dépend de nos ressources en eau. C’est pourquoi nous sommes très attentifs aux travaux lancés pour la définition de la future norme ISO 14046, Analyse du cycle de vie – Empreinte eau – Exigences et lignes directrices.
Le développement rural est notre troisième priorité. Les usines de Nestlé sont dans l’ensemble situées dans des zones agricoles, car c’est là que sont cultivées nos matières premières. Nous entretenons des liens directs avec quelque 600 000 exploitants et des liens indirects avec plusieurs millions d’autres. Grâce à ce réseau, les agriculteurs gagnent en efficacité, améliorent leurs conditions de vie et veillent à la haute qualité de nos ingrédients.
Pour revenir à l’ISO, la mise en œuvre de normes reconnues à l’échelon international comme ISO 26000 nous donnerait une autorité supplémentaire – celle d’un organisme reconnu mondialement – si nous pouvions obtenir une certification. Nous nous sommes entretenus avec l’ISO à ce sujet et nous serions heureux de pouvoir contribuer davantage sur ce point.
ISO Focus+ : Qu’aimeriez-vous voir à l’ISO dans les années qui viennent ?
Paul Bulcke : De par notre ancrage international, nous sommes soumis à de nombreuses pratiques d’évaluation différentes, qu’il s’agisse de la performance de l’entreprise ou des produits. Pour éliminer les multiples évaluations et le fardeau administratif inutile qui en résulte, une autorité mondiale qui faciliterait l’alignement parmi les agences de notation et les méthodes d’évaluation éviterait de perdre du temps et réduirait la volatilité induite par le jonglage avec des normes différentes. La normalisation des normes ne serait pas une mauvaise chose ! L’alignement entre des normes ISO, par exemple entre ISO 9001 et ISO 14001, en les fusionnant de préférence en un système de management intégré avec la santé et la sécurité au travail – serait une avancée.
Comme Pascal Lamy, Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Nestlé défend activement la libre circulation des biens et l’élimination des obstacles au commerce, en particulier lorsque les normes et réglementations sont établies pour des raisons politiques et qu’elles empêchent d’offrir aux consommateurs le meilleur au moindre coût.
L’autorité technique de l’ISO est importante parce qu’elle est neutre et objective dans une société soumise à bien trop d’influences. L’ISO nous aide à jeter des ponts. Pascal Lamy exprime avec beaucoup de conviction son soutien pour l’ISO et l’ouverture du monde à une acceptation plus large des normes reconnues mondialement.
ISO Focus+ : Une dernière question : quel est votre produit Nestlé favori ?
Paul Bulcke : C’est comme demander à un père quel est son enfant préféré ! D’habitude, je préfère ne pas répondre, mais comme à côté de moi, sur mon bureau, ma tasse de Nescafé m’attend, il va sans dire que Nescafé est l’un de mes produits préférés. Mais il y a encore beaucoup d’autres produits Nestlé dont je raffole !
À propos de Nestlé
Les origines de Nestlé remontent à 1866 lorsque la première usine européenne de lait condensé fut ouverte par la société Anglo-Swiss Condensed Milk à Cham, en Suisse. Une année plus tard, Henri Nestlé, un pharmacien de Vevey, en Suisse, mettait au point la première préparation de formule infantile au monde, la Farine Lactée.
Les deux sociétés fusionnèrent en 1905 pour former l’entreprise Nestlé que nous connaissons aujourd’hui, dont le siège est toujours à Vevey. Nestlé emploie près de 330 000 personnes dans le monde et est implantée dans pratiquement tous les pays du globe. En 2011, les ventes de Nestlé étaient de l’ordre de 83,7 milliards de francs suiss
