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ISO 26000: les perspectives du Secrétaire général de l'ISO

par Rob Steele & Elodie Fournet, le
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Rob Steele interviewed Elodie Fournet

Peu avant que la publication de la Norme internationale ISO 26000 soit approuvée, Rob Steele, Secrétaire général de l'ISO, a été interviewé sur le sujet par Elodie Fournet, journaliste indépendante française de la presse écrite et télévisée, qui a été notamment pendant huit ans correspondante à Paris de l’ORF (Radio Télévision autrichienne).

Elodie Fournet: A la réunion de Copenhague en mai, le projet final d’ISO 26000 a été approuvé. A cette annonce, les 400 experts et observateurs présents se sont levés pour applaudir, certains en larmes. A priori, on n'associerait pas l'élaboration d'une norme ISO avec une telle manifestation d'émotion. Quelle est donc l’importance de la norme? Et pourquoi ISO 26000 est-elle attendue avec tant d'impatience dans le monde?

Rob Steele: Cette réunion était l’aboutissement de cinq ans de travail acharné d’un groupe composé de nombreuses personnes qui se sont réunies pour examiner l'un des sujets les plus considérables que l'ISO ait jamais abordés. Voir que tout leur travail était sur le point de porter ses fruits a engendré une grande émotion. Ce sentiment s’expliquait aussi par le sujet de la norme, la responsabilité sociétale, qui suscite beaucoup d’émotion chez de nombreuses personnes, et par le fait que certains domaines peuvent prêter à controverse. Ainsi, pendant les cinq années qu'a duré l'élaboration de la norme, des personnes à l'origine entièrement étrangères les unes aux autres se sont liées d’amitié, ont interagi et collaboré pour réaliser ce qui était irréalisable pour une personne, mais a été possible dans le cadre de ce groupe. Je pense que ces facteurs expliquent ce moment d’émotion partagée.

Elodie Fournet: Le Groupe de travail sur la responsabilité sociétale, constitué pour développer ISO 26000, est le plus grand par le nombre de participants dans l'histoire de l'ISO. Pouvez-vous nous donner quelques précisions?

Rob Steele: C'est exact, environ 400 experts de 99 pays ont participé au groupe de travail. Imaginez 400 personnes réunies dans une salle pour débattre d'un sujet comme la responsabilité sociétale, qui recouvre des enjeux comme les relations et conditions de travail, l'environnement, les questions liées aux consommateurs, le commerce équitable et la loyauté des pratiques – un groupe en effet très important! Dans la perspective de l'ISO, c’était exaltant, parce qu’il était décisif pour le succès de la norme que ces nombreuses personnes puissent s’impliquer.

Rob Steele
Sécrétaire général de l'ISO (principal fonctionnaire exécutif)
Secrétariat central de l'ISO

Le nombre de pays en développement qui ont participé était également impressionnant. Sur 99 pays représentés, environ 69 étaient des nations en développement. L’engagement des pays en développement a donc été particulièrement substantiel.

Enfin, la direction des travaux a été exemplaire, grâce au jumelage entre un pays en développement, le Brésil (ABNT), et un pays développé, la Suède (SIS).

Elodie Fournet: Comment l’ISO en est-elle venue à décider qu'elle était elle-même la bonne organisation pour développer une telle norme? N’empiétez-vous pas sur les prérogatives des gouvernements et d’organisations comme l’Organisation internationale du travail (OIT) ? D'où est venue la dynamique ?

Rob Steele: La dynamique est venue du marché: des parties prenantes de l'ISO et de notre large base d'organisations en liaison du secteur public et du secteur privé. Pour l'ISO, toute norme élaborée doit répondre aux besoins du marché et non à ses propres besoins. Nous avons eu à cœur de veiller à ce que cette norme soit pertinente pour le marché. Avant même de commencer à travailler sur le sujet, nous avons organisé une conférence et un atelier internationaux pendant trois jours, qui nous ont permis de sonder diverses parties prenantes sur la réalité du soutien à l'élaboration de cette norme par l’ISO. La réponse générale a été positive.

Lorsque nous avons commencé de solliciter des participants, nous savions qu'il était essentiel d'y impliquer l'OIT et d'autres organisations. Je pense que nous parvenons ainsi à être inclusifs plutôt qu’exclusifs. ISO 26000 propose une vue englobante du sujet. Nous n’empiétons donc pas sur les prérogatives des autres. Bien au contraire, nous les faisons participer au développement d'un cadre général pour la responsabilité sociétale qui respecte très clairement ce qui est déjà en place.

Elodie Fournet: Parce que l'OIT avait déjà travaillé sur ce sujet ?

Rob Steele: Oui, en effet, et il existe une loi internationale du travail mentionnée en référence dans la norme. ISO 26000 renvoie donc aux documents de l'OIT. Ce que la norme apporte, ce sont des lignes directrices générales pour la responsabilité sociétale, mais il faut être pleinement conscients des principes de l'OIT et les respecter, car ils touchent aux relations et conditions de travail, qui sont elles-mêmes associées à la responsabilité sociétale.

Elodie Fournet: Nous avions pris l’habitude de parler de «responsabilité sociale des entreprises», mais ISO 26000 apporte des lignes directrices pour la «responsabilité sociétale». Pourquoi l'ISO a-t-elle jugé nécessaire de faire cette distinction?

Rob Steele: Lorsque le groupe de travail a commencé d'étudier le sujet, il parlait de responsabilité sociale des entreprises. Mais les participants à l'atelier initial que j'ai évoqué plus haut ont très vite pris conscience que les principes de cette responsabilité sont les principes de la responsabilité sociétale générale. En effet, si l’on examine les sept principes sur lesquels la norme est fondée, on observe qu'ils s'appliquent autant aux organisations gouvernementales et non-gouvernementales qu’aux entreprises du secteur privé. Les principes portent sur les questions centrales suivantes : gouvernance de l’organisation, droits de l'homme, relations et conditions de travail, environnement, loyauté des pratiques, questions relatives aux consommateurs, et communautés et développement local. Toutes ces questions concernent à la fois le secteur privé et le secteur public. Le passage à la responsabilité sociétale était donc très naturel.

Elodie Fournet: La plupart des plus de 18 000 normes ISO répondent aux besoins de l'industrie. Mais la responsabilité sociétale intéresse directement un éventail plus large de parties prenantes comme les consommateurs, le monde du travail, les organisations non gouvernementales et les milieux universitaires. Comment l'ISO s'est-elle assurée que leurs points de vue ont été pris en compte dans l'élaboration d'ISO 26000? Avez-vous dû modifier vos méthodes de travail?

Rob Steele: En premier lieu, je dois préciser que nous disposons déjà de méthodes de travail très élaborées pour obtenir l'engagement d'une base de parties prenantes aussi large que possible, y compris celles que vous venez de mentionner. Pour expliquer nos procédures existantes: à l'heure actuelle, les organismes de normalisation de 163 pays sont membres de l'ISO et chaque membre a la possibilité d’impliquer les parties prenantes dans son pays sur un sujet particulier qui pourrait faire l'objet d'un travail de normalisation de l'ISO.

Dans le cas de la responsabilité sociétale, toutefois, le sujet est vaste et implique des parties prenantes particulières comme l'OIT, l'OCDE, l'UNGCO (Pacte mondial de l’ONU) et des organisations non gouvernementales qui ont un intérêt direct dans le sujet. Nous devions donc ouvrir plus largement la porte. Pour le Groupe de travail de l'ISO sur la responsabilité sociétale, nous avons invité certaines de ces organisations à participer directement à l'élaboration de la norme et aux débats associés. Nous avons réussi à nous assurer du concours des compétences requises pour un sujet aussi vaste impliquant des questions sont potentiellement sujettes à controverses. Il était bon de faire participer tout le monde et cela a très bien fonctionné.

J'aimerais aussi relever qu'une fois achevée grâce à cette méthodologie, la norme a été soumise aux membres de l'ISO afin qu’ils donnent leur aval. Or, les membres de l'ISO ont également pris en compte les points de vue des parties prenantes dans leur pays. La norme bénéficie donc d’un double niveau de consensus.

Elodie Fournet: Est-il vraiment possible qu’une seule norme soit pertinente pour des organisations de toutes dimensions dans le secteur public et le secteur privé, et dans tous les pays du monde? Que peuvent en attendre les organisations qui l'appliqueront ?

Rob Steele : Je suis convaincu qu'elle est pertinente pour tous les pays et pour toutes les organisations, de toutes dimensions, du secteur privé comme du secteur public, parce qu'elle donne une possibilité générale de mieux comprendre ce que nous entendons par responsabilité sociétale. Il sera extraordinairement utile de disposer d'une définition commune de ce que nous entendons par responsabilité sociétale.

Nombreux sont ceux qui pensent que la norme ISO sur la responsabilité sociétale remplacera ce qui a déjà été fait. Je pense au contraire qu’elle fournit une vue générale et englobante du sujet. Pour les personnes qui veulent s'engager dans la responsabilité sociétale, qui cherchent à savoir que faire au sein de leur organisation, cette norme est en quelque sorte un centre d’information unique pour obtenir une vue d'ensemble de ce domaine. Elle examine quels sont les domaines à envisager et donne des lignes directrices sur leur mise en œuvre.

Ce n'est pas à dire que certains de ces domaines, par exemple les relations et conditions de travail, relèvent exclusivement de cette norme. Bien au contraire, ISO 26000 comporte en annexe de nombreuses références à d'autres informations – dans le cas des relations et conditions de travail, l'OIT est la référence évidente.

Elodie Fournet: Certains pays en développement ont exprimé des craintes qu'ISO 26000 ne devienne pour eux un obstacle technique au commerce. Ces craintes sont-elles justifiées? Quels ont été les efforts de l'ISO pour prendre en compte les besoins de ces pays dans l'élaboration d'ISO 26000?

Rob Steele: Excellente question – il y a d’ailleurs eu à cet égard passablement de malentendus. L'ISO s'est réellement efforcée de faire participer les pays en développement au groupe de travail et d’organiser un financement pour nombre d'entre eux. Comme je l'ai dit plus haut, sur les 99 pays qui ont participé, 69 environ sont des pays en développement.

Autre point essentiel que j'aimerais souligner: pour une Norme internationale englobante, il est absolument décisif que les pays en développement aient été à la table des discussions et aient eu leur mot à dire dans son élaboration. Sans leur participation, le scénario aurait été tout autre: des organisations de pays développés ou exerçant un fort contrôle sur la chaîne d'approvisionnement auraient imposé leur définition de la responsabilité sociétale aux organisations dans les pays en développement. Avec ISO26000, nous avons une Norme internationale qui a bénéficié d'apports considérables des pays en développement. Ainsi, ces derniers ont eu leur mot à dire dans la mise au point de lignes directrices correspondant à leurs besoins et à leur contexte, sur ce que représente la responsabilité sociétale pour les organisations. Je pense que c’est une très bonne chose pour ces pays.

J’aimerais aussi signaler qu’avant même la mise en place du Groupe de travail sur la responsabilité sociétale, lorsque nous avons organisé la conférence et l'atelier internationaux, le désir et le besoin des pays en développement d’être impliqués étaient l’un des principaux enjeux.

Elodie Fournet: L'ISO a insisté sur le fait qu'ISO26000 n'est pas une norme destinée à la certification comme ISO 9001 et ISO 14001. Cela veut-il dire qu'elle aura peu de poids ? Comment peut-on être sûr qu'une organisation applique réellement ses lignes directrices ?

Rob Steele: J'ai la ferme conviction que des lignes directrices sont exactement ce dont nous avons besoin pour le moment. Le sujet de la responsabilité sociétale est vaste, mais le groupe de travail de l'ISO a su produire un document concis, qui réalise un bon équilibre entre des lignes directrices suffisantes et des prescriptions qui ne sont pas aussi abondantes que celles nécessaires à une norme destinée à la certification. Dans ce dernier cas, l'on peut déboucher sur un texte qui est à la fois très volumineux et manque potentiellement de souplesse. Dans le cas de la responsabilité sociétale, je pense donc que l’idée d’une norme sous forme de lignes directrices est réellement importante.

Autre point à relever: sous cette forme, la norme permet d'explorer beaucoup plus facilement et beaucoup plus clairement ce que l'on veut en retirer. Si l’on dispose d’une norme de certification, l’on est parfois obnubilé par le certificat. Dans le cas d'ISO 26000, l'accent est mis sur la performance: que doit faire mon organisation pour être socialement responsable?

Les lignes directrices d’ISO 26000 donnent, sous une forme concise, la possibilité d'examiner les principes et les objectifs de la responsabilité sociétale et de voir comment ils peuvent s’appliquer dans une organisation particulière.

Elodie Fournet: Ne pensez-vous pas qu’en l’absence de certification, les différents pays auront des difficultés à contrôler la situation ?

Rob Steele : On pourrait soutenir au contraire que cela encouragera en fait beaucoup plus de monde à adopter la responsabilité sociétale et à voir comment elle peut influer sur leur organisation. ISO 26000 permet d'adapter ce que nous entendons par responsabilité sociétale à une organisation particulière. Je pense que si nous avions tenté d'en faire une norme de certification, nous nous serions enlisés dans la recherche d’un accord sur le nombre de prescriptions à inclure.

Franchement, je pense aussi que, certaines questions centrales couvertes par ISO 26000 étant assez sensibles, il n'aurait pas été possible d'en faire une norme de certification. Nous ne serions pas parvenus au consensus qui a été le nôtre pour un document de lignes directrices. Pour cette norme, c'était la bonne décision.

Elodie Fournet: Pour résumer, pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi ISO 26000 va changer concrètement les choses ?

Rob Steele: La norme fournit des lignes directrices englobantes sur ce que signifie la responsabilité sociétale, en intégrant les définitions, les principes et les questions centrales à aborder. ISO 26000 permet de passer de ce qui était simplement une bonne idée à quelque chose de pragmatique que l'on peut réellement mettre en œuvre.