ISO Focus+ : Lors du Forum du Président de l’ISO sur les véhicules du futur, qui s’est tenu à Genève, vous vous êtes adressé aux dirigeants du secteur pour évoquer les problématiques du transport routier. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Mikhaïl Gorbatchev : Cela fait longtemps que les problèmes dans ce domaine ne sont plus d’ordre purement technique ou économique. Ils cristallisent presque tout ce qui nous inquiète dans le monde à l’heure actuelle.
Les leaders de l’industrie automobile font maintenant preuve d’un plus grand discernement, et il n’est plus question pour eux de vouloir développer le secteur de manière linéaire, par exemple, en cherchant à augmenter la productivité et à trouver de nouveaux débouchés, au risque d’aboutir à une impasse.
En 1992 déjà, lors d’une réunion à l’Université de Stanford avec l’ancien Secrétaire d’État américain, George Shultz, et un groupe de chercheurs, j’ai posé la question suivante : du point de vue des ressources et de l’environnement, est-il concevable que les nations du tiers-monde, avec leurs populations qui se chiffrent en milliards, suivent la courbe de développement actuel des pays occidentaux en termes d’augmentation de la production et de la consommation ? La planète serait-elle capable de supporter un tel fardeau ?
Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation difficile que certains qualifient de crise du modèle économique fondé sur le profit maximum et la consommation à outrance. Il apparaît dès lors encore plus évident que l’hypothèse évoquée à Stanford est inenvisageable.
Naturellement, il n’est pas possible d’abandonner le modèle actuel du jour au lendemain ou de le changer purement et simplement. Nous devons cependant impérativement nous attacher à rechercher de nouvelles approches, qui permettront d’établir un modèle alternatif, et le secteur automobile peut jouer un rôle important à cet égard.
Aujourd’hui, 95 % des voitures roulent à l’essence. En vingt ans, il n’y a pas eu de réduction significative de la consommation moyenne de carburant.
Je sais que l’industrie automobile est constamment à la recherche de solutions techniques pour rendre les voitures plus légères, plus aérodynamiques et plus économiques, et pour que les usines de production soient plus compactes et plus propres. Ceci est très important.
ISO Focus+ : Dans quelle mesure l’industrie automobile a-t-elle évolué pour répondre aux besoins d’aujourd’hui et comment doit-elle réagir pour mieux servir sa base client qui ne cesse de croître ?
Mikhaïl Gorbatchev : Si l’on se projette dans un plus lointain avenir, il faut reconnaître que la société et l’environnement exerceront une pression croissante sur la culture de l’automobile en tant que telle. Après tout, l’automobile ne peut pas tenir le monde en otage. Au cours du 20e siècle, l’automobile a pris une telle importance dans la société que l’homme a fini par être à son service. Si l’on compte déjà un milliard de voitures dans le monde aujourd’hui, je ne pense pas qu’il faille accélérer la production pour qu’il y en ait deux fois plus demain.
Notre intention n’est pas de forcer tout le monde à emprunter les transports publics ou à se déplacer à vélo, mais à mon avis, un mouvement clair s’esquisse dans ce sens et l’industrie automobile ne doit pas s’en inquiéter. La demande pour ces produits se maintiendra, mais dans un cadre nouveau et dans des conditions différentes, et nous devons préparer l’avenir, car de toute façon, que cela nous plaise ou non, il est inéluctable.
ISO Focus+ : Quel intérêt y a-t-il à investir dans des actions socialement et écologiquement responsables qui peuvent ne pas être immédiatement bénéfiques en termes de productivité, de résultats ou de réussite économique dans un marché concurrentiel ?
Mikhaïl Gorbatchev : Le potentiel technique et humain concentré dans l’industrie automobile est immense, et si on le rapporte aux tendances modernes et aux besoins sociaux, il peut être mis à profit pour travailler de façon rentable et responsable. N’oubliez pas que votre industrie a été l’une des premières à faire preuve de responsabilité sociétale au travers des conventions collectives avec les syndicats, de programmes médicaux et sociaux, etc., et que cela a été payant. Il est temps maintenant de faire preuve de responsabilité environnementale. Au final, tout le monde y gagnera.
Cet exemple doit servir à d’autres. La situation dans laquelle nous sommes est très grave. Les engagements pris par les États pour lutter contre la pauvreté et le sous-développement (les Objectifs du Millénaire), ainsi que leurs engagements environnementaux tardent à se concrétiser, et n’existent parfois que sur le papier.
ISO Focus+: Pouvez-vous décrire dans quelle mesure les constructeurs automobiles ont recours à des processus et des produits respectueux de l’environnement – Quelle aide peuvent apporter les dirigeants politiques à cet égard ?
Mikhaïl Gorbatchev : L’adoption de sources d’énergie alternatives et renouvelables progresse très lentement. La raison à cela est que, jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé les mécanismes capables de susciter un tel changement. La cause principale est cependant un manque de volonté politique. Les dirigeants politiques doivent ici montrer leur redevabilité.
Vous savez probablement qu’après avoir démissionné de mes fonctions présidentielles, je me suis engagé dans différents projets et initiatives qui ont débouché sur des résultats concrets.
Un exemple est la Fondation Gorbatchev, maintenant un centre respecté pour la recherche indépendante dans le domaine politique et socio-économique, qui abrite des archives et de la documentation sur l’histoire de la Perestroïka (la restructuration du système politique et économique soviétique).
Un autre est le New Policy Forum, ainsi que le Sommet mondial des Prix Nobel de la Paix, qui a fait oeuvre de pionnier pour des initiatives majeures concernant les problèmes de sécurité et de développement.
Un autre encore est le Prix de «l’homme qui a changé le monde », dont l’objet est de rendre hommage aux personnes qui apportent une contribution unique à la mise en place d’un nouveau monde plus juste et plus stable.
Je suis également impliqué dans des projets philanthropiques, en particulier dans la lutte contre la leucémie infantile, qui a considérablement réduit la mortalité liée à cette maladie en Russie.
Enfin, la réalisation que je considère la plus importante est Green Cross International, organisation vouée à la défense de l’environnement dont je suis le président fondateur. Les raisons de ce projet, qui m’a tenu à coeur tout au long de ma vie, sont multiples.
ISO Focus+: Quelle est la valeur stratégique des Normes internationales pour le secteur automobile ?
Mikhaïl Gorbatchev: Avec, selon les estimations, plus d’un milliard de véhicules routiers en circulation dans le monde, l’utilisation, par le secteur automobile, de normes représentant l’état actuel de la technique pour des aspects tels que la sécurité, les performances, l’impact sur l’environnement et les exigences applicables aux partenaires de la chaîne d’approvisionnement, peut être considérable sur les trois dimensions du développement durable – sociale, environnementale et économique. L’importance de ce défi se reflète dans la réponse de l’ISO.
Sur une collection complète de plus de 19 000 Normes internationales ISO couvrant la quasi-totalité des secteurs d’activité et des technologies, plus de 1 000 documents ont été élaborés pour les véhicules routiers et des technologies connexes comme les systèmes de transport intelligents.
